Un évêque un peu trop gênant pour le roi

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Étienne de Givry, l’évêque qui a assisté au traité de Troyes de 1420, s’éteint le 26 avril 1426. L’élection de son successeur est fixée pour le 12 juin suivant. Mais ce remplacement s’avère mouvementé. Voilà six années que la France est anglaise, et plus longtemps encore que les Troyens vivent quotidiennement avec la présence anglaise et bourguignonne. La population affiche un fatalisme certain mais n’en espère pas moins un renouveau et un changement politique. Le décès de leur évêque est l’occasion. Un candidat se propose : Laurent Pignon, confesseur du duc de Bourgogne. Mais les chanoines de la cathédrale, qui élisent le nouvel évêque, ont un autre ecclésiastique en tête, Jean Léguisé, enfant du pays, fils du plus grand drapier de Troyes, bachelier en droit civil, licencié en droit canon, enseignant de droit à la Faculté de Décret de l’Université de Paris et, surtout, proche du clan delphinal. Ce choix est un acte de rébellion au traité conclut six années plus tôt et surtout, s’ancre dans une politique de résistance passive au principe de la double monarchie.

L’élection épiscopale est préparée par Jean Pougeoise, doyen du chapitre, lui-même protégé par François de Conzié, conseiller du dauphin Charles et camérier du pape Martin V. Jean Léguisé a aussi le soutien de l’abbé de Montier-la-Celle et de Guillaume des Planches, abbé de Saint-Loup. C’est donc sans surprise qu’il est élu à l’unanimité.

Mais ce résultat ne plaît pas au camp anglo-bourguignon. Le 2 août, le régent Jean de Bedford s’adresse aux baillis de Sens et Troyes ainsi qu’à la cour du Parlement. Il estime que ses droits ont été bafoués car les chanoines ont organisé l’élection sans sa permission et sans l’en informer bien qu’elle ait été prévue trois jours après le décès d’Étienne de Givry, affirmant la mauvaise foi du prince. Ce dernier considère que les droits de majesté dont bénéficient les rois de France sont ridiculisés. Mécontent, il menace de se saisir du temporel, veut rétablir la vérité « non voulant passer telles choses soubz dissimulacion » et demande à l’archevêque de Sens d’intercéder en sa faveur auprès des chanoines troyens. Il veut que la faute soit reconnue publiquement et que l’élection soit réorganisée en faisant voter des personnes capables « par gens ace souffisant et ydoinent qui en puissent et saichent rendre bon et loyal compte » qui sauront élire un évêque soutenant le roi Henri VI et ne lui portant aucun préjudice.

Le pape Martin V ayant validé son élection, Jean Léguisé fait son entrée épiscopale à Troyes le 26 octobre. Trois ans plus tard, en juillet 1429, c’est lui qui œuvrera à la reddition de la cité et ouvrira les portes de Troyes à Charles VII et Jeanne d’Arc.

 

Aurélie Gauthier

42 Fi 129 : sceau de Jean Léguisé