Un témoignage des tensions religieuses au XVIe siècle
La lettre d’un notable de Vitry-le-François au maire de Troyes (17 juillet 1572)
Ce document est issu du fonds ancien de la ville de Troyes, déposé aux Archives départementales de l’Aube depuis juillet 2021.
Datée du 17 juillet 1572, cette lettre manuscrite est adressée à Pierre Nevelet, récemment élu maire de Troyes. Elle fait suite à un courrier que ce dernier a adressé à la ville de Vitry-le-François, illustrant ainsi les échanges réguliers entre les deux cités.
Rédigée vraisemblablement par un informateur de Vitry-le-François, la lettre évoque principalement des mouvements militaires, des troubles et des tensions politiques, aussi bien dans la région qu’au-delà des frontières, notamment à proximité de l’Allemagne. Au sein des guerres de religion (1562-1598), le contexte est celui de la paix, fragile, établie par l’édit de Saint-Germain publié en août 1570, qui a mis fin à la troisième guerre civile et qui est mieux conçu que les édits précédents. La couronne de France conclut une alliance défensive avec l’Angleterre en avril 1572, qui n’empêche pas les huguenots de chercher des appuis dans le Saint Empire et aux Pays-Bas. Au début de juillet 1572, le prince d’Orange traverse le Rhin avec des troupes nombreuses, alors même qu’Henri de Navarre entre dans Paris le 8 juillet.
Dans ce contexte, la lettre débute par la capture, début juillet, à Louppy-le-Château de Antoine de Clermont d’Amboise, dit Bussy le Moine ou encore le Jeune, chef militaire huguenot. Ce dernier est escorté à Vitry-le-François, par une importante troupe de soldats, d’officiers et de cavaliers, sous le commandement de Monsieur du Crocq, lieutenant du Grand Prévôt de France. Cette fonction de Grand Prévôt confère la responsabilité de la sécurité du royaume et l’autorité sur les troupes de la Maison du roi. Cette année-là, c’est Nicolas de Bauffremont, seigneur de Sennecey, fervent catholique et personnage influent auprès du roi Charles IX, qui occupe ce poste.
Les conséquences de cette arrestation sont multiples. Elle entraîne le déploiement de troupes militaires dans la Champagne septentrionale, principalement autour de Vitry-le-François et de Suippes, et dans la région de Wassy ainsi que des tentatives infructueuses pour capturer les complices de Monsieur de Bussy. Par ailleurs, celui-ci fait l’objet d’une procédure judiciaire tandis que son frère éponyme, Antoine de Clermont d’Amboise, appelé ici « Bussy Saint-Georges », marquis de Reynel, n’ayant pu s’entretenir avec lui à Vitry-le-François, se rend à la cour pour défendre sa cause.
Dans un second temps, la lettre rapporte le témoignage d’un habitant de Vitry-le-François, rentré depuis trois jours d’un voyage dans le Saint Empire romain germanique, signalant la mobilisation de 6000 soldats et autant de chevaux, en route vers les Pays-Bas, sous les ordres du duc d’Albe. Depuis avril, Fernando Alvarez de Toledo, duc d’Albe et gouverneur des Pays-Bas espagnols, réprime avec une grande violence les soulèvements protestants dans ce territoire. La monarchie espagnole, cherchant à y réaffirmer son autorité catholique, recrute effectivement des soldats en Allemagne. En revanche, le document mentionne qu’aucun renfort n’est signalé pour le prince d’Orange, chef de cette rébellion protestante et principal opposant du roi catholique Philippe II.
La lettre évoque également d’autres conflits, notamment entre le comte de Bitche et le duc de Lorraine, qui pousse celui-ci à lever des troupes dans l’Empire. En effet, après une période d’instabilité liée à des problèmes de succession, le comté de Bitche revient à Philippe de Linange-Westerburg, en 1570. Imposant sa religion protestante avec rigueur, le duc de Lorraine Charles III, de confession catholique, décide d’intervenir en juillet 1572.
Enfin, un chef militaire allemand, le Ringrave, dont le frère aîné avait auparavant joué un rôle militaire considérable dans les affaires militaires françaises, a été aperçu entre Reims et Épernay, en direction d’Attigny, sans que l’on connaisse ses effectifs ni ses intentions.
Le contenu de cette lettre relate de nombreux événements survenus dans la frontière orientale du royaume, avec un double objectif : informer, mais aussi alerter les villes voisines, telle que Troyes, sur des faits susceptibles d’avoir des répercussions locales.
Au-delà d’un simple échange d’informations, cette lettre reflète les tensions religieuses et militaires qui émaillent la France et les pays voisins en 1572.
Anne-Lise Drège, juillet 2025
Titre : Lettre adressée au maire Pierre Nevelet par Hubert Servais, notable de Vitry-le-François
Cote provisoire : Boite 10, pièce n°44
Papier, autrefois cacheté, 2 feuillets.
Date : Vitry-le-François, 17 juillet 1572
Description : Lettre manuscrite rédigée à l’encre sur papier vergé (27,5 x 18 cm). Cette lettre présente des traces de pliures et des entailles dans les marges recto-verso, pouvant indiquer que ce document a été présenté à son destinataire sous format de missive cacheté.
Ce document est accompagné de sa transcription.
Les maires de Troyes sont généralement élus. Dans le cas de P. Nevelet, voir par exemple T. Boutiot, Histoire de la ville de Troyes, t. IV, Troyes et Paris, 1874, p. 25.